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Amitié : oser rompre

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Amitié : oser rompre Empty Amitié : oser rompre

Message  clara le Dim 30 Mai 2010 - 20:35

Nous préférons souvent laisser le lien amical se défaire plutôt que d’aller au clash. Pourtant, en amitié comme en amour, les ruptures sont parfois salutaires.

«Une lettre de rupture ! C'était la seule façon pour moi de me débarrasser d’Isabelle, raconte Léa, 36 ans. Nous étions très complices depuis six ans, mais j’ai réalisé que cette amitié était à sens unique. J’ai tenté de faire ça en douceur, en mettant de la distance, sans succès. Alors, j’ai pris ma plume… et le mauvais rôle, celui de l’amie qui quitte l’autre. Je n’en suis pas fière, mais je me sens très soulagée ! »

Comme en amour, l’amitié suit un processus d’idéalisation et de désenchantement. Plus les attentes sont fortes, plus les sentiments sont intenses, et plus la chute est brutale. Une désillusion qui conduit à « une brouille véritable quand il y a eu trahison, ou à une lente prise de distance quand l’un et l’autre évoluent tout simplement de façon différente », explique la psychologue Béatrice Copper-Royer. Dans les deux cas, les mêmes mécanismes ont joué : à un moment donné, l’autre n’a pas été à la hauteur de ce que nous pensions de notre amitié ou il n’a pas été fidèle à l’image que nous avions de lui. L’amitié est « un pacte tacite d’égalité et de réciprocité, précise le psychosociologue Jean Maisonneuve(1). Un coup de canif à l’un de ces deux piliers, et c’est tout le contrat qui est rompu. »
Perdre un ami, une vraie souffrance

Mais pourquoi la rupture est-elle si douloureuse ? « Parce que l’on est dans la sphère de l’intime, dans le vif de soi, où tout est toujours passionnel, souligne la psychanalyste Danièle Brun. Mais plus que tout, cela fait mal parce que ça n’est pas prévu au programme, ça ne fait pas partie de l’idéologie, de la mythologie de l’amitié. » Les contes ne disent jamais ce qu’il se passe après l’incontournable « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ».

De la même façon, dans les romans, comme dans nos fantasmes, les amitiés connaissent peu de nuages. La sociologue américaine Jan Yager va plus loin et parle de « l’utopie romantique selon laquelle les amitiés ne devraient ni finir ni échouer » : le mythe de « l’ami pour la vie » a remplacé celui de « l’amour éternel ». « Sous l’influence d’une tonalité très proamitié, a surgi le fantasme de l’amitié éternelle, alors même que l’idéal de mariage éternel est devenu une réalité irréaliste », écrit-elle(2).

A une époque où les couples sont devenus plus fragiles, où l’on est de plus en plus « seuls dans la foule, l’amitié nous tient chaud, comble ce besoin de l’autre à côté de soi, renchérit Jean Maisonneuve. Et on s’y accroche d’autant plus ». D’où les souffrances ressenties lorsque l’on se sépare, d’où la difficulté à admettre l’échec. « La plupart des personnes que j’ai rencontrées minorent leurs ruptures et leurs souffrances, s’étonne le psychosociologue. Perdre ou rompre une amitié, c’est reconnaître que l’on s’est trompé ou que l’on a été trompé : c’est une grande blessure narcissique. »

Peut-on aller jusqu’à parler de deuil ? Oui, répond sans hésiter Béatrice Copper-Royer : « Perdre un ami, c’est perdre un peu de soi aussi, parce que l’on s’est construit ensemble. Avec lui, ce sont des années qui s’en vont, un chapitre de notre vie qui se referme. »
Des séparations qui nous construisent

Quand la question de rompre se pose, comment faire ? Les psys sont unanimes : il n’existe ni normes ni règles en la matière. Si tant est qu’il s’agisse d’une amitié véritable. « Il faut couper court si le lien est malsain, si l’un domine ou vampirise l’autre, conseille Béatrice Copper-Royer. Mais là, il ne s’agit pas d’amitié, puisqu’il y a déséquilibre et non-réciprocité. Dans tous les autres cas, il faut peser le pour et le contre : une rupture franche me fera-t-elle plus de mal ou de bien ? Parfois, il est plus juste de laisser les choses se faire. Et quoi qu’il en soit, ne jamais entretenir une amitié à n’importe quel prix. »

Danièle Brun s’insurge pour sa part contre l’« idéologie du dialogue et la hantise du clash ». Comme dans tout sentiment, disait Freud, l’amitié est faite d’ambivalence, d’amour et d’hostilité. « S’il y a alliance, il y a trahison possible, poursuit la psychanalyste. Il faut pouvoir l’accepter. Les ruptures nous semblent toujours soudaines. En réalité, les failles se sont creusées sans que l’on s’en aperçoive. On a pu sentir des accrocs, mais on n’a pas voulu les voir, parce que ça n’était pas le moment, et c’est très bien comme ça. En parler pourrait tempérer les choses et retarder le conflit, mais sûrement pas l’éviter. La violence des sentiments fait partie de la vie psychique. Une rupture amicale renvoie à la rupture originelle : celle entre la mère et l’enfant. Or, celle-ci était bien nécessaire. »

S’il est évident que l’amitié nous aide à nous construire, les ruptures peuvent également nous faire avancer. Aussi douloureuses soient-elles, elles ont leurs raisons profondes, et leur raison d’être.
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